La traduction littéraire, source d'enrichissement de la langue d'accueil

Articles de fond | Françoise Wuilmart

ou l' « hospitalité langagière » bien conçue…

C'est un double exergue que je placerai en tête de ce bref essai centré sur la traduction et son rôle majeur en Europe:

La seule chose qui importe, c'est l'envie de se comprendre mutuellement et finalement d'y arriver.

Qui aime bien châtie bien! Autrement dit: sachons aimer sans pour autant fermer les yeux sur les faiblesses de l'objet aimé, osons au contraire les dénoncer pour améliorer l'objet, et partant, l'aimer plus encore.

En l'occurrence, l'objet "aimé" sera la langue française.

L'essentiel, pour le français et pour l'Europe culturelle, peut se résumer en quatre points:

a) On est autant d'hommes que l'on connaît de langues (comme l'aurait dit Charles-Quint);

b) La diversité linguistique est garante de paix;

c) La langue de l'Europe c'est la traduction (Umberto Eco 1);

d) L'idéal dans la communication serait l'intercompréhension des locuteurs: tu parles ta langue, et je la comprends, je parle la mienne et tu la comprends.

Partant de ce double exergue et de ces quatre considérations initiales, je voudrais livrer ici les quelques réflexions d'une linguiste qui pratique au quotidien le passage d'une langue à l'autre, et donc d'une culture à une autre. Précisons que dans ce qui suit, le concept de culture sera pris au sens le plus large du terme, se référant aussi bien aux us et coutumes, qu'au patrimoine culturel des artefacts et de l'Histoire.

I. Toute langue est l'avatar sonore et écrit d'une culture qui s'y décante dans de multiples strates: les plus évidentes étant la grammaire, les phonèmes, la mélodie, les plus subtiles étant l'implicite, l'imaginaire collectif, la gestuelle révélatrice d'une attitude culturelle mentale commune. Tous ces paramètres sont inculqués, instillés au petit enfant qui baigne d'emblée dans ce milieu ambiant sonore et gestuel, et dans les implicites de la langue. Pour lui et dès le départ, la langue est la peau de ce qui le pénètre dans les strates de son apprentissage cognitif et affectif. Peau indissociable de la chair qu'elle recouvre. Ainsi le mot devient-il la chose elle-même. Sans intermédiaire. Pour rappeler l'exemple célèbre de Walter Benjamin: le mot Brot n'est pas traduisible par le mot pain. Le Brot c'est la miche noire accompagnée le plus souvent de ses charcuteries, le pain, c'est la baguette blanche agrémentée de son beurre et de son café noir ou au lait (cfr. Benjamin 1921). Dès lors il va de soi que l'on ne s'exprime jamais aussi bien que dans sa langue, elle qui résulte d'une croissance organique et lente, d'un intime processus de fusion entre un vécu et une manière de l'exprimer, manière imposée par le milieu ambiant.

C'est pour cette raison aussi que les nuances autant que les passions ne s'expriment jamais avec autant de justesse que dans cette langue dite maternelle, qui plonge ses multiples racines, ses complexes diverticules, dans le vécu profond, dans les synapses et "dans les tripes" de celui qui la parle… C'est pour cette raison enfin que l'on ne peut traduire bien que dans sa propre langue, fondement même de la déontologie de la traduction.

Il faudrait donc en conclure que pour bien comprendre l'Autre dans sa différence et sa spécificité totale, il s'agirait d'être sensible à toutes les facettes de sa langue, à ses aspects non seulement lexicaux ou grammaticaux, mais aussi phonétiques et mélodiques. Julien Green, ce parfait bilingue français/anglais qui dans Le langage et son double a résumé à lui seul toute la problématique de la traduction, a appris l'hébreu pour pouvoir lire la Bible dans le texte: car «Quand le vent se levait, comme il le fait si souvent dans l'Ancien Testament, ce n'était pas simplement "une horrible tempête" ou "a horrible tempest", mais quelque chose de sinistre qui criait et hurlait à travers les consonnes gutturales de l'hébreu. Et quand David rage contre ses ennemis, il ne le fait pas dans le style exalté d'un théologien anglais du XVIIe siècle, mais comme un chef bédouin à l'œil sauvage, avec des sons grinçants venus du fond de la gorge et une gesticulation frénétique»…. «Je sentais que c'était là ce que les traducteurs ne pouvaient rendre, quelles que fussent leurs tentatives et quelques savants et sincères qu'ils pussent être» (Green 1985).

Je disais plus haut que «pour l'enfant pénétré petit à petit par sa langue, le mot devient la chose elle-même. Sans intermédiaire».

Ce que la traduction introduit, c'est précisément un intermédiaire, un mot second, qui vient brouiller les pistes. Je traduis Brot par pain, sachant pertinemment que le lecteur français ne visualisera pas, pas forcément, l'image instantanée que Brot évoquera pour l'Allemand. Et que son imaginaire lisant s'écartera donc de celui de l'auteur. Il est vrai que le problème sera moins aigu dans le cas de langues apparentées, que le risque de "perte" et de "trahison" sera moindre par exemple entre deux langues latines qu'entre le chinois et le suédois. N'empêche que le problème subsiste dans tous les cas: comment procéder pour que le lecteur de la traduction voie, ressente la même chose que l'auteur du texte original? Il n'y a pas de solution, sinon éviter de passer par le truchement de la traduction, et apprendre la langue de l'Autre.

Pourtant l'apprentissage ici ne doit pas nécessairement être total. Il faut faire une distinction nette entre la connaissance passive et la connaissance active d'une langue étrangère. On peut comprendre à fond et dans toute sa palette de nuances et d'implicites un texte allemand très élaboré, sans forcément être capable de l'écrire soi-même.

Une solution idéale pour la compréhension mutuelle et l'ouverture à l'Autre serait donc un acquis passif de la langue de ce dernier, passif mais approfondi. Inversement, l'Autre connaîtrait ma langue à moi, au point de saisir mon message à la perfection, tout en étant incapable de s'exprimer aussi bien que je le fais dans ma langue maternelle.

Sans oublier la gestique du locuteur qui est aussi éloquente que la parole. Apprendre une langue étrangère, c'est aussi changer de gestuelle: changer le geste du corps, changer aussi le geste de la voix, c'est-à-dire l'intonation. Le divorce entre la gestique, la mimique et la parole, dans le doublage filmique par exemple, conduit souvent à des inepties, sur lesquelles je ne m'étendrai pas ici.

Ne vaut-il donc pas mieux laisser l'Autre s'exprimer par ces moyens presque innés et spontanés, qui me permettront de saisir dans toute son ampleur et ses finesses ce qu'il a à me dire?

J'ai parfois pratiqué ce système de communication qui me semble idéal et mérite d'être prôné: chacun parle sa langue, personne n'est frustré, tout est dit d'une part, compris de l'autre, et ce qui est préservé par-dessus tout, c'est le respect d'une autre approche des choses, d'une autre vision du monde.

Voilà donc, me semble-t-il, un excellent moyen d'infliger à Dieu et à sa malédiction de Babel, un cinglant et cuisant démenti.

Il me semble dès lors que dans toute l'Europe (pour commencer par elle) l'enseignement des langues devrait porter d'abord sur l'acquisition d'une connaissance passive approfondie, qui passerait par la lecture intensive, l'analyse textuelle et lexicale du texte étranger: moyen optimal et ideal de contourner le piège inévitable de la traduction traîtresse. Et il y aurait alors en moi effectivement autant d'hommes ou de femmes que j'ai d'interlocuteurs étrangers.

II. Malheureusement, il est impossible d'acquérir la connaissance passive de toutes les langues européennes. Il faudrait faire un choix, en vertu de critères qu'il ne m'appartient pas de définir ici et qui seraient d'ailleurs souvent d'ordre personnel. Il faudra donc toujours et immanquablement passer par la traduction. Limitons-nous ici à la traduction de textes culturels, de sciences humaines, ou de fiction, véhicules majeurs de la pensée et des sentiments de l'Autre. Se pose alors la question brûlante de la sacro-sainte fidélité qui a fait couler tant d'encre et été à l'honneur de tant de symposiums ou d'essais. Depuis toujours, et à commencer par Saint Jérôme. Mais de quelle fidélité s'agit-il, d'une fidélité à qui ou à quoi? A la langue de départ? Une telle fidélité est impossible, comme nous venons de le démontrer. Alors à la langue d'arrivée? Voilà une pente bien dangereuse qu'il faut éviter à tout prix, pente à laquelle le français, précisément, a tendance à se laisser aller. Dans la traduction, le français a bien de la peine à se départir de la manie de "l'acclimatation". Niveler le texte étranger pour lui faire passer la rampe et le rendre digeste par les concitoyens: s'entend, le raboter pour éliminer ses excroissances étrangères et bizarres («comment peut-on être persan!», s'étonnait déjà Montesquieu dans ses Lettres persannes…), l'édulcorer pour ne pas choquer le lecteur, le tronquer pour ne pas offusquer, ou au contraire ne pas susciter l'admiration envers l'Autre… autant de censures ou d'expédients qui ont bien souvent conduit à la "francisation" outrancière du texte traduit. Le Kafka de Viallatte est un exemple flagrant de belle acclimatation, un autre serait le Faust de Gérard de Nerval. Jean-René Ladmiral, grand théoricien français de la traduction, a donné à cette attitude l'appellation de «cibliste» (Ladmiral 2002). Le «cibliste» est celui qui traduit en pensant au lecteur de la langue d'arrivée, peu soucieux de respecter les différences, les écarts, désireux de caresser le français dans le sens du poil. En un mot comme en cent: ramener tout à soi. J'en reviens ici au premier exergue: qui aime bien châtie bien. J'ose affirmer avec toute une troupe de linguistes derrière moi, ou devant moi, que le français est une langue particulièrement narcissique, dans sa grammaire déjà. Tout y part souvent du Je, là où d'autres langues privilégient la voie passive et l'action en soi, sans référence à l'acteur. Il est même des langues qui se débrouillent sans pronom-sujet. Le verbe suffira sans que l'accent soit mis sur le "faiseur". Le français n'est-il pas d'ailleurs la langue de la géniale évidence: Je pense donc Je suis? En préférant le latin cogito ergo sum, Descartes avait peut-être inconsciemment honte de la récurrence de ce Je dans sa prise de conscience pourtant universelle. Quoi qu'il en soit, la vision du monde de ce Je ne devrait-elle pas apprendre à s'effacer tant soit peu dès lors qu'il faut écouter l'Autre? C'est pour faire évoluer la traduction dans ce sens-là qu'est né le mouvement des «sourciers». A l'inverse du cibliste, le traducteur «sourcier» veut respecter le dire de l'Autre au point même d'offrir un calque du texte étranger et donc, forcément, de violenter, voire de violer sa propre langue. C'est ainsi par exemple que l'équipe des traducteurs qui se sont attaqués à la retraduction des œuvres complètes de Freud, ont délibérément opté pour une optique «sourcière», privilégiant parfois le calque comme dans le cas de «Angst vor dem Pferd», dans l'histoire du petit Hans (Freud 1908-1909). Ce groupe nominal peut être compris par un enfant et relève de la langue courante. L'équivalent français le plus immédiat en est: "peur du cheval". Or il se fait que le mot Angst, peut aussi se traduire par "angoisse", terme-clé dont la charge sémantique a une tout autre portée psychanalytique, évoquant notamment le latin angustia, resserrement. Par ailleurs, la préposition "vor", traduite dans ce cas par "de", a comme sens premier: "devant". La traduction proposée par Pierre Cotet est donc «angoisse devant le cheval». Et en effet, cette traduction suggère bien d'autres concepts que "peur du cheval", expression "banale". Si la traduction de Pierre Cotet tient compte de la dimension psychanalytique, il faut tout de même remarquer qu'elle est peu usuelle. L'allemand et l'écriture de Freud sont souvent "simples", en dépit d'une extrême rigueur et de l'envergure poétique de ses textes, due entre autres au recours constant à la métaphore. Mais sa langue est aussi ambiguë, comme dans ce cas précis de la «Angst vor dem Pferd». Si Pierre Cotet a donc privilégié la fidélité à la teneur sémantique et scientifique, il a pourtant été infidèle sur le plan du "registre de langue". Mais il fallait faire un choix. Toute l'équipe des retraducteurs de Freud est d'ailleurs allée jusqu'à prétendre que la psychanalyse élaborée à partir de textes français, était "faussée", en raison des traductions "banalisantes" qui s'éloignaient de la charge sémantique véritable, et qui ne tenaient pas compte de la précision allemande des termes freudiens. Ils ont donc opté pour la littéralité.

Alors, la traduction doit-elle être belle et infidèle, comme le souhaitent les ciblistes, et comme l'exprimait déjà Georges Mounin (Mounin 1955), ou au contraire "laide mais fidèle" comme le préfèrent les sourciers?

Il faut se rendre à l'évidence: vouloir transposer un contenu dans un "beau français", tel que nous aimons le pratiquer ou le lire au premier chef, mais au détriment d'une autre vision du monde que le français ne peut forcément décrire, puisqu'il ne dispose pas des outils nécessaires, n'est pas une solution qui privilégie l'ouverture à l'Autre. A l'inverse, défigurer le français, lui infliger d'impossibles contorsions pour lui faire dire ce qu'il ne dirait jamais spontanément au départ, n'est pas préférable. Il est possible de fuir ces deux extrêmes comme la peste et d'arriver à produire, en français, une "langue troisième". Toute bonne traduction, ne peut sentir la traduction. Le texte, français en l'occurrence, doit donner l'impression d'avoir été écrit en français et ne doit comporter aucune erreur grammaticale. Il doit être "beau", bien écrit, et pourtant, ne devrait-il pas aussi laisser transparaître l'Autre entre les lignes? Le traducteur ne devrait-il pas œuvrer de telle manière que le lecteur français perçoive malgré tout et malgré la qualité du français, c'est-à-dire perçoive en filigrane, l'étrangeté du texte, ou plutôt son «étrangéité». La bonne traduction devrait donc être un palimpseste. Exercice ô combien difficile, mais bien connu de tous les professionnels de la transposition. Mais exercice réalisable aussi, si et seulement si la langue d'arrivée est assez souple et flexible pour se laisser tant soit peu modeler, mais non défigurer. Or, et n'en déplaise aux grands amoureux de la langue de Voltaire, pour ne pas dire les chauvins, le français est une langue plutôt rigide, corsetée, monolithique. C'est en devenant traductrice que je m'en suis aperçue, car tant qu'il s'agissait de dire ce que j'avais à dire moi-même, et de mon crû, elle me donnait plus qu'entière satisfaction. Mais dès qu'il m'icombait de rendre dans ma langue ce que l'Autre avait à dire, j'ai bien dû me rendre à l'évidence. Pour calmer d'emblée les passions dans ce qui pourrait tourner à la polémique, reconnaissons tout de suite que le français est certes capable d'exprimer tout, s'entend tout ce que les autres langues ont à dire. Bien évidemment. Mais à quel prix… avec quelle gymnastique. Avec combien de courbettes linguistiques plus communément appelées périphrases ou circonlocutions… Les langues germaniques et les langues slaves ont une puissance créative, une inventivité presque infinie: un enfant de cinq ans peut déjà y créer régulièrement des mots nouveaux, ne serait-ce qu'en substantivant un verbe ou un adjectif; en français il faut être poète ou avoir la bénédiction de l'Académie pour se livrer au moindre bouleversement linguistique. En dehors des entrées du dictionnaire, bien des langues sont capables de forger des mots à l'infini, en combinant des sémantèmes; capables aussi de nuancer le message en bouleversant l'ordre syntaxique. Ce que permettent les langues qui pratiquent encore les déclinaisons et où le sujet ou le complément d'objet seront toujours reconnaissables comme tels en vertu de la désinence et quelle que soit leur place dans la phrase. Grâce à la multiplicité de ses particules verbales ou de ses affixes, l'allemand peut marier dans un même mot le concret et l'abstrait; peut nuancer le sens d'un verbe par la simple adjonction agglutinante d'une particule qui y introduit une dimension temporelle, ou péjorative, ou positive, ou active. Kennen, connaître, peut devenir erkennen: acquérir la connaissance, appréhender. Les messages synthétiques ou brefs, imagés et éloquents de bien des langues étrangères peuvent certes être rendus en français, mais au prix d'une explicitation extrême, et l'explicitation, on le sait, se produit souvent au détriment du rythme, de l'effet ramassé, direct et fort. Les langues slaves jouissent quant à elles d'une extraordinaire souplesse dans l'ordre syntaxique, ce qui est bien commode quand il s'agit par exemple de faire rimer des vers. Les langues tant germaniques que slaves enfin, investissent les phonemes d'une énorme charge sémantique. En français il faut être un poète pour arriver à des résultats semblables du type de "qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes", alors que bien d'autres langues pratiquent ces effets au quotidien. Force est aussi d'admettre que certaines langues ont un éventail à la fois riche et précis de verbes ou d'épithètes sensoriels. L'allemand dispose ainsi d'une multitude de verbes pour exprimer le registre des bruits et des sons, artificiels ou naturels, une dizaine de façons de dire notamment "bruisser", selon qu'il s'agit de l'eau d'une rivière, des feuilles des arbres, ou du papier… là où le français sera contraint de recourir à des métaphores comparatives ou tout simplement à baisser les bras… La parole française, est aussi très, trop connotée: il faut bien mesurer ses mots pour ne pas y introduire indûment des échos qui fausseraient l'intention du locuteur et pervertirait le discours. Les familles de mots composés à partir de la même racine sont rarement complètes en français. L'allemand par exemple, partant d'une racine minimale (comme wirk) arrivera à la liste complète de la famille composée de l'adjectif, du verbe, du substantif d'état, du substantif d'action; dans ce cas-ci, un des rares, il y a coïncidence parfaite en français: réel, réaliser, réalisation et réalité. Mais les choses se compliquent avec une foule d'autres sémantèmes: prenons l'adjectif "petit" ou "court", simples dénotations parfaitement neutres. En revanche le substantif petitesse est investi d'un jugement moral, on peut difficilement parler de la petitesse d'une table, quand à l'adjectif court il est orphelin de substantif: "courceur" n'existe pas, brièveté serait un mauvais substitut: la brièveté de mon doigt ne veut rien dire. Le traducteur doit alors avoir recours à toute la série des subterfuges et des "trucs", du style de "le fait que son index était court", et autres expédients.

Bien sûr, on pourrait retourner la lunette et adopter le point de vue du germanique ou du slave qui, à leur tour, ont bien de la peine à rendre dans leur langue trop flexible ou trop élastique la rigueur de notre cartésianisme, la beauté et la noblesse de nos périodes ou de nos intraduisibles alexandrins, porteurs à eux seuls de toute une esthétique de la vie… Certes.

Pour conclure cette brève réflexion sur la traduction littéraire, «source d'enrichissement pour la langue d'accueil»: il me semble que pour mieux accueillir toutes ces différences si passionnantes et sans lesquelles le monde et la vie seraient bien ternes, avec "toutes leurs vaches grises", il faut plus que jamais songer à préserver et à développer la richesse du français. Comme pour bien d'autres langues, la tendance est à l'appauvrissement, au nivellement par le bas, là aussi. Je ne cesse de répéter à mes étudiants que «ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire vous viennent aisément»… Hélas, dans les classes, les mots viennent de moins en moins aisément, ce qui présuppose que la précision des concepts est à l'avenant et que la pensée est de moins en moins fine et subtile dans les têtes de ceux que nous devons former. Force est de constater qu'on lit de moins en moins, surtout les classiques, que l'on adopte vite et par facilité les néologismes d'origine étrangère et que prospèrent les technolectes, de préférence anglais.

Pour œuvrer positivement dans le sens de l'enrichissement du français, langue d'accueil, il y a bien des solutions: ne pourrait-on faire en sorte que le français exploite les germes de créativité présents en lui, qu'il aille puiser dans les autres langues de la francophonie les mots ou les formules imagées qu'il n'a pas à son actif en France, et combattre ainsi un purisme stérilisant? Pourquoi éviter des mots comme septante ou nonante, voire octante, étymologiquement justifiés et tellement plus commodes? Pourquoi avoir honte de nos belgicismes savoureux et si précis comme aubette, drève, ou «endéans», que possède encore l'anglais avec son within ou l'allemand avec son innerhalb, pourquoi éviter notre verbe si couramment utilisé dans le français de Belgique: prester, pourtant absent du dictionnaire à côté de prestation? Pourquoi avoir honte de termes aussi précis mais rejetés par quelques pontes puristes alors qu'ils sont si éloquents et qu'il est si frustrant de devoir les éviter sous prétexte de "bien parler"? Pourquoi le français ne se laisserait-il pas féconder, incestueusement peut-être, par ses sœurs créoles, pidgin ou canadiennes, pourquoi ne retournerait-il pas à ses pléthoriques racines et n'irait-il pas puiser chez un Rabelais, un Villon tous ces vocables oubliés, pittoresques, concrets, imagés et précis dont notre langue fervente d'abstraction manque parfois cruellement?

Ce serait là une belle tâche pour les écrivains que de faire évoluer la langue dans ce sens, et certains l'ont déjà entreprise, car il me semble qu'eux seuls, ou plutôt eux surtout, qui sont au faîte de l'expression de bon aloi, ont l'autorité pour ce faire.

Mais n'est-ce pas aussi la tâche du traducteur?

Le français du texte traduit, aussi correct soit-il, est-il le même que le français de l'écriture spontanée? Cela dépend. S'il s'agit d'un texte facile au départ, la supercherie peut être totale. On pourrait croire qu'il a été écrit en français. Dans le cas du texte de haute volée, du texte de fiction littéraire ou de l'essai: on peut conclure au contraire que le français de la traduction n'aurait pas été écrit de cette façon et au premier chef par un francophone, car ce qui s'y mêle, qu'on le veuille ou non, c'est un autre imaginaire, une autre vision des choses, une autre perception du temps et de l'espace, une autre pratique quotidienne, un autre climat, et partant d'autres métaphores, une autre mélodie syntaxique, et si possible, c'est-à-dire si la traduction est très bonne: d'autres phonèmes et un autre "geste de la voix". C'est de cette transparence de l'Autre, du différent dans la langue d'accueil, qui mérite ici pleinement ce nom, que parlait déjà Walter Benjamin dans son fameux essai «La tâche du traducteur». Et le français utilisé ici comme matériau modelable pour reconstituer la sculpture étrangère est, ou peut être, ou devrait être fécondé et enrichi d'étrangéité. Enrichi cette fois non par lui-même ou ses proches, mais par la mentalité de l'Autre qui vient s'y mêler comme le motif dans le tapis. On comprendra mieux dès lors, je l'espère du moins, le rôle capital du traducteur culturel en Europe et dans le monde: car c'est grâce à son texte qui se veut non plus un miroir, mais une fenêtre, que la merveilleuse diversité "babelienne" pourra se maintenir sans heurts et que la différence, les différences seront non seulement comprises, enfin, mais surtout appréciées et partagées.

Wuilmart, Françoise 2 (ISTI, Bruxelles, Belgique)

Bibliographie

benjamin, w., «Die Aufgabe des Uebersetzers» (1921), trad. de Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, in Œ__uvres, Paris: Gallimard, Folio essais, 2000.

freud, s., Œuvres complètes, Psychanalyse, Analyse de la phobie d'un garçon de cinq ans, traduction réalisée sous la direction de André Bourguignon et Pierre Cotet, directeur scientifique Jean Laplanche, Paris: Presses Universitaires de France, Vol. ix, 1908-1909.

green, j., Le langage et son double, Paris: La Différence, 1985.

ladmiral, j. r., Traduire, Théorèmes pour la traduction (3° édition revue et augmentée), Paris: Gallimard, coll. "Tel", 2002.

mounin, g., Les belles infidèles, Paris: Cahiers du Sud, 1955.


  1. Phrase prononcée lors de la conférence que Umberto Eco a donnée aux Assises de la traduction littéraire en Arles, dimanche 14 novembre 1993.

  2. Françoise Wuilmart est professeur de traduction allemand-français à l'ISTI de Bruxelles, traductrice littéraire (activité qui lui a valu plusieurs prix: prix Ernst-Bloch en 1991, prix Aristeion en 1993, prix Gérard de Nerval en 1996), fondatrice et directrice du CETL (Centre Européen de Traduction Littéraire) et du CTLS (Collège européen des traducteurs littéraires de Seneffe)